Humain

Dernière lettre à mon vieux

14 avril 2020

Comme ça mon vieux, t’as décidé d’arrêter.
Assez c’est assez. Je t’entends le dire.
Aujourd’hui lorsqu’on t’a apporté tes médicaments, tu as dit non. C’est terminé. La semaine passée je pensais bien que les racines de la vie s’entortillaient après toi. Tu étais sorti des soins palliatifs. Pis une nuit mon vieux toryeu, tu t’es levé. Mais je le sais pourquoi? T’as jamais été capable de te laisser aller dans ta culotte. Je peux te comprendre. Trop faible comme de raison. T’es tombé et puis tu t’es fait bien mal. C’était le coup fatal! Et là ce soir, t’es alité depuis 3 jours, dans une chambre spéciale. Et tu as décidé de dormir là jusqu’au bout de ta vie. Aux soins palliatifs du CHSLD de mon village. Un bon CHSLD celui-là.
Avec du monde que tu connais en plus. Du monde de ton village natal, Saint-Stanislas qui travaille là.
Ca doit être bon de s’endormir pour tout le temps avec du monde qu’on connaît. Je te dis que c’est pas tout le monde qui a cette chance-la ces jours-ci.
Si tu savais mon beau vieux…

Maintenant. Dans ton dernier lit, tu dors là avec comme seul bonheur pour soulager ton corps, tes doses de morphine. Ca fait que , comme on ne peut pas aller te voir à cause du maudit virus, j’ai décidé ce soir,de t’écrire un mot comme dans
« Au clair de la lune, mon ami Pierrot… ». De t’écrire une dernière lettre pendant que tu peux encore entendre notre amitié que ta fille va lire pour nous.
Imagine mon beau vieux que je te chante, Au clair de la lune. Je le sais que tu vas trouver ça drôle. Je te vois encore rire quand je niaisais au piano! Je suis toujours bien pas pour te chanter Le Rapide Blanc; ma version adulte!:-)

Oui c’est ça. Je me suis dit que j’allais t’écrire avant que tu te renfermes pour de bon dans le corridor du grand départ. Je me suis dit qu’il vaut mieux entendre l’amour quand on a les oreilles qui marchent. Et le coeur encore battant. Je me suis dit que tu serais content de savoir que tu as été pour nous un homme d’exception. Un grand résident qui comprenait notre entreprise dans les temps difficiles que nous vivons. Et qui appréciait ce qu’on faisait pour lui et pour les autres. Et ça mon beau vieux, tu sais pas comment , ça faisait du bien à Claire quand tu lui disais, le soir aux médicaments, combien tu la trouvais patiente pis aimante avec tout le monde dans la maison.
Ca faisait du bien dans notre équipe un homme comme toi.
T’avais peur que le maudit virus se faufile dans notre maison. Et un matin, tu nous as demandé la permission de mourir dans notre résidence si jamais… C’était le matin ou ton médecin t’a appelé pour te demander si on allait te réanimer si le virus t’attaquait. Tu as dit non…Et je me souviens quand tu m’a répété ça, les yeux dans l’eau.
Tu venais d’appeler ta femme pour lui dire aussi.
Depuis ce jour-là, épuisé dans tout ton corps, tu t’es laissé aller mon beau vieux.
On respecte ça. Oui on respecte ça un homme comme toi.

Ce soir, avant de me coucher, j’ai décidé de t’écrire cette dernière lettre mon grand bonhomme.
Pour te dire toute notre amitié avant de fermer les yeux dans ton dernier silence. Et déposer dans le creux de tes oreilles toute la tendresse que nous avons pour toi.
Et te le dire pendant que tu es toujours là.
Ce qui est important mon vieux, c’est pas de savoir quand est-ce que tu vas mourir?
Un jour. Tout le monde meurt mon beau vieux.
Et ces temps-ci, la mort en attrape plusieurs comme toi!

NON
Ce qui est important pour nous dans cette lettre,
c’est que tu entendes notre amour.
Et que tu le saches éternellement, pour
le reste de TES JOURS mon beau vieux.

DORS bien…
Nous t’aimons.

Claire et Daniel.
La villa Saint-Narcisse.

Jacques Veillette est présentement aux soins palliatifs du CHSLD Saint-Narcisse.
Il demeurait avec nous depuis novembre 2019

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